INTERVIEW
23 juin 2016

Demo Kream : ‘Soldat de la Kream Clicc’ (West Houston).

   

Par Jean Pierre Labarthe.

 

Ils sont nombreux à Houston les jeune-turcs qui rêvent d'un destin autre que judiciaire. Il y a ceux qui s'habillent de fourrure et rêvent d'un destin à la Chuck Traynor, petit manager blanc considéré comme le Suge Knight du porno car à la fois le mari, le proxo, le tortionnaire de Linda Lovelace, l'icône du cinéma X des 70's qui le rendit presque aussi riche que Rockefeller à force de donner du menton sous la contrainte.

Et puis il y a les autres, ceux-là que le devoir appelle et qui s'engagent en tant que soldats afin de contribuer à la survie de leurs cliques. Le choix de devenir un soldat n'est pas un acte fortuit. En ce sens, c'est refuser l'individualisme forcené tout en prolongeant une lignée qui est devenue quasiment invisible dans le jargon du rap, car littéralement refoulée par le clientélisme qui a fait que le richest s'est substitué à l'authentic, au realest. Excités comme des crachats dans le feu, déterminés pour faire du tissu kaki une seconde peau, visiblement, ces négros là n'ont pas le doigt sur la couture et aucun roulement de tambour parviendra à leur faire battre la mesure.

Vous les reconnaîtrez, ils sont le futur de West Houston. Ils ne sont pas encore tombés dans le jeu médiatique mais ont déjà enterré, rapologiquement parlant, des brouettes entières de jeunes padawan aux rimes de plomb. Au programme, pas de bling, ni de chromes. Les nouveaux soldats font dans l'ascétisme et disent vouloir faire cohabiter deux pôles (à leurs yeux) primordiaux : le pôle 'Benjamin$' et le pôle 'Loyauté'. Pour cela, l'inconscient collectif les pousse à patauger dès le plus jeune âge dans ce jeu bipolaire défilant sous la bannière de la fidélité et de l'honneur.

Bref, né dans le Tennessee, élevé à Houston, Lil' Woodrow alias Demo Kream se revendique 'Soldat de la Kream Clicc' et jouit de l'aspiration provoquée par son frère-héros de substitution : Maxo Kream !

Rookie sensibilisé et farouche, Demo s'emploie à montrer combien l'environnement d'un rappeur est essentiel dans sa façon de devenir à la fois créateur et créature. De fait, de par son 'attitude responsable envers les siens' il s'incarne en antithèse dumaga dog alias ce jeune chien errant du hood qui mord la main qu'on lui tend et dont la rage fut transcrite par feu Peter Tosh dans son titre éponyme (1983).

Rester fidèle à son parcours de vie et besogner en termes 'grimey' font partie de ses résolutions printanières, celles-là même qui sont en train de le faire entrer de plain-pieds dans le business du rap. Car même si le dit business proposent d'autres raisons que le cœur ignore, s'étendre sur le hood, l'authenticité G, sur l'art de se mouvoir dans un panier rempli de serpents corail ou bien sur la mémoire encore à vif de son frère et ses amis disparus sont des principes qui vous feront prendre tôt ou tard du galon dans les tranchées de ce côté-ci de la ville.

Tranchant comme un seppuku, volontairement éclectique, Demo Kream dénonce ses fantômes, placarde ses démons, pérore sur la méditation formelle de la vie, de la mort, sur l'ordre répressif, ré-insuffle un brin de dévotion dans la « noblesse atavique du soldat », avec, en filigrane, l'éternel espoir d'être vu, entendu… Une ribambelle de thèmes que l'histoire du rap n'a jamais cessé de reproduire, en boucles plus ou moins rutilantes, mais que Demo propulse avec force et sincérité à la façon d'un boomerang aborigène dans la mélasse libérale du web ; En gros, l'éternel scénario de comment inverser la courbe du destin à la force de ses rimes, quitte à recevoir en retour un petit moment de gloire voire même une success story à l'américaine dont feu Chuck Traynor demeure, qu'on le veuille ou non, l'un des exemples historiques…

   

Q - Quel âge as-tu Lil Woodrow? Quand as-tu commencé à rapper?


 

- J'ai fêté mes 19 ans en février 2016 ; J'suis encore un jeune négro qui a tout récemment commencé à rapper il y a de ça environ trois ans... Cependant, j'ai écrit tout le long de ma jeune vie pour être honnête.

Q - Grandir dans la partie sud-ouest de Houston, ça s'est passé comment? Des souvenirs importants? Des influences musicales?


- Mec, la vie à Houston est plutôt explicite. Tous les jours, je dois constamment regarder dans mon dos, parce que je ne suis qu'un trou du cul pour les autres. En fait, je ne donne aucun intérêts aux autres négros et à leurs sentiments. J'emmerde tous ces tocards, mec, et puis il y a tant de souvenirs à raconter entre tirer sur les autres et servir de cible (rires)… Je ne vais pas entrer dans les détails, mais j'aime Houston mec. Je détestais la musique quand je suis arrivé ici, mais quand en définitive j'ai commencé à l'écouter, j'ai capté la beauté du son de Houston. Quand à mes influences, je dirai que mes seules influences sont Maxo et 50 cent, ce dernier parce qu'il était mon idole en grandissant


Q - '1018 Soulja' est un hood track assez ombrageux au sujet de ta jeune vie marquée par un certain événement ; Parle-moi de cette chanson?


- Mec, « 1018 Soulja » est un titre très spécial pour moi, largement plus que les autres. Il est dédié à la mémoire de mon frère que j'ai perdu le 18 Octobre - 1018 d'où le nom du titre - mais vraiment mec, cette chanson me permet simplement d'exprimer ce que je ressens à propos de mon frère et de quelle façon je me comporte en tant que 'soulja'. Ça signifie aussi que je suis toujours prêt à aller à la guerre. Et quel que soit le moment, je suis fin prêt à m'en aller faire quelques trucs un peu crades. D'ailleurs, j'en profite pour dire que j'emmerde royalement la scène locale à Houston, de toute façon ils se conduisent comme des petites putes.

 
       

Q - Peut-être que je me trompe, mais j'ai cru comprendre que « 1018 Soulja » est dédié au regretté Lil' Andrew. Peux-tu me parler de lui, et décrire le vide qu'il a laissé au sein du groupe?


- RIP à mon frère Andrew, que je regrette de tout mon cœur. Mec, le jour où il est parti, j'ai disparu aussi. C'est comme si j'avais perdu une partie de moi. En raison de la situation, il y avait beaucoup de tension au sein du groupe, d'ailleurs une fracture importante est intervenue à ce sujet. La plupart des gens en dehors du groupe ne l'ont pas vu, mais les gars qui formaient la partie principale l'ont ressenti, surtout les plus expérimentés. Andrew était un négro qui pouvait rouler pour vous indépendamment. Il était ce « 1018 Soulja », tout à fait symbolique de celui dont je parle dans la question précédente. C'était Andrew, il était fidèle et solide, toujours prêt à épauler son frère. RIP Woodrow… « Empiler la maille ou crever la dalle ».

 
   

Q - L'ancienne école houstonienne rêvait de bling, de swangers, de chromes rutilants. Votre clique ne respecte pas ce penchant matérialiste. Quelle est la philosophie de la Kream Clicc?


- En vrai, la philosophie de la Kream Clicc, ou les choses qui s'y apparentent, est la loyauté. C'est l'une des choses les plus fortes que nous valorisons et apprécions dans notre clique. Tu dois être loyal et solide, et bien sûr à la mode. Depuis que nous avons donné le ton, certains jeunes négros de notre zone savent comment s'habiller, c'est essentiel pour moi. Loyal, solide et être à la mode, mais les deux premiers sont difficiles à trouver car tout le monde se dit fidèle alors qu'il ne l'est pas ou prétend être solide alors qu'il est bidon.


Q – Un 'soulja' sans le G-code n'est pas à proprement parler un 'soulja'. Récite-moi le guide du vrai 'soldat de la rue'.


- Être un 'soulja' signifie que tu dois être à chaque fois en première ligne pour une cause en laquelle tu crois à fond. Quand je dis ça, cela comporte à la fois ta famille, ta clique et tes amis. Être un 'soulja' n'est pas recevable par tout le monde. N'importe qui ne peut pas devenir un 'soulja', ce n'est pas tout le monde qui est capable d'agir envers ce qu'il croit dur comme fer. Je crois à mort à ce truc et quel que soit le moment de la journée, je suis prêt à faire le nécessaire pour mes négros, pour ma clique. Si tu n'es pas un 'stomp-down nigga' (un vrai négro), tu ne deviendras jamais un 'soulja'. Tu dois être loyal, intelligent et prêt à te mouiller, te salir. Voilà ce que signifie être un 'soulja'.

 

 

Q – Tu es un membre de la Kream Clicc mieux connue depuis le récent succès de Maxo Kream. Quand et comment as-tu créé ce lien avec la Clicc?


- Mec, la Kream Clicc est avant tout ma famille. J'ai connu Maxo tout gamin, j'étais un petit mec du genre de celui qui voulait lui rentrer dans le lard car il racontait des tas de conneries. En fait, j'ai été élevé pour être un 'Kream nigga' pour être honnête. Mon frère aîné était dedans et j'étais toujours à traîner avec lui, à toujours essayer d'être autour de lui et autour de tout ce monde qui était dans la Clicc à l'époque. Fondamentalement, j'ai grandi tout autour de ces négros et j'étais toujours avec eux, jusqu'au jour où j'ai pris du recul quand mon frère aîné a remarqué que je ne tenais pas compte de ses avertissements qui m'ordonnaient de rester loin de cet environnement.


Q – Décris-moi ton style en terme de rap.


- Je voudrais vraiment dire que je suis un rappeur 'dirty' et que je rappe à propos des nombreux trucs quelques fois crapuleux que je fais dans la vie. Parce que c'est en cela que consiste ma vie, rapper à propos des trucs plus ou moins louches que j'accomplis. Maintenant, de nos jours, on appelle ça 'Trap rappin', mais je ne veux pas me considérer comme un 'Trap rapper' parce que je suis aussi capable de faire des chansons qui parlent des moments difficiles dans la vie comme je le fais sur 'My Time'. Je me sens vraiment bien dans cette polyvalence et au fur et à mesure que ma carrière va avancer, je serai en mesure de le prouver.

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Q - « Err Killa Body » est un bon exemple de la façon dont les rappeurs West Houston ont prononcé la cassure avec l'ancien son de Houston. Parle-moi de ces nouvelles tendances à Houston.


- A Houston, il y a des tonnes de négros qui prétendent rapper et tout le truc, mais je n'accroche pas avec eux. En définitive, peu de gens m'influencent à Houston. Entre ces rappeurs bidons qui me gavent, et puis les anciens qui rappent dans un style différent du mien et que je ne connais pas, je ne sais pas. Je n'accroche pas. Je ne sais pas comment l'expliquer, il y a les rappeurs que j'écoute seulement pendant un court laps de temps jusqu'à ce que je sois prêt à écrire, jusqu'au moment où je m'y plonge. Bref, si je dois vraiment nommer ceux qui m'influencent, je dirais Maxo, Retch, Carti, Future, 50, Young Thug, en fait je chope quelques trucs de chacun des rappeurs que j'écoute pour finalement en faire mon propre truc.


 
   

Q - Fâcheusement, ce n'est pas pas un quidam et encore moins un producteur de Houston qui a aidé Maxo à percer, mais le regretté ASAP Yam$ de New York. Donne-moi ton sentiment au sujet de cette réalité qui pèse sur le rap texan? En fait, penses-tu qu'il est préférable de quitter H-town pour réussir dans le jeu du rap ou pas?


- RIP Yam$, mec. La vérité est qu'il a été vraiment l'un des premiers négros avec un nom à donner à Maxo un certain crédit. Bien avant que les blogs en parlent et tout cette merde. C'était dingue comme truc, quand j'ai vu le tweet je me suis dit : « Putain, mon négro l'a finalement fait ! ». Le H est trop occupé à haïr pour donner des réelles possibilités à ses propres artistes. Je pense que c'est beaucoup mieux de créer des liens avec les artistes qui sont en dehors de Houston et de faire des spectacles à l'extérieur de la ville parce qu'ici il y a trop de haine. Ici, les négros ne veulent pas te voir manger.

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Q. Peut-on espérer te voir bientôt rapper sur un titre avec Maxo ?


- Oh oui, c'est plus que possible. Je dois auparavant devenir un peu plus balèze avant d'envisager d'être sur un titre avec Maxo… Mais lorsque le temps sera venu, nous nous retrouverons à coup sûr sur un titre !



Q – Un ou des producteurs avec le(s)quel(s) tu voudrais bosser (ancienne école ou actuelle)?


- Mec, il y en a beaucoup. J'ai eu envie de travailler avec Sly, un producteur local, mais je sens qu'il me snobe parce que je lui ai demandé des beats que je n'ai jamais reçu. Bon, je sens qu'il ne respecte pas assez mon travail mais je vais changer tout ça très bientôt. Sinon, il y a mes producteurs @scottiebenzo et @2xansaki qui sont des bénédictions. Je suis enchanté de bosser avec eux. Mais je serai ravi de travailler avec Ethereal, ses beats sont tellement bons. Wxlf GxD également (voir #Maxo187). Ça va être pour bientôt j'en suis sûr. En ce qui concerne les anciens producteurs, je ne sais pas, je ne donnais pas vraiment de valeur à la musique quand j'étais plus jeune. Mais Travis Scott, Wonda Girl, 808mafia, Metro Boomin, Sonny Digital et tellement d'autres sont ceux avec qui je suis impatient de travailler à l'avenir.


Q - Parle-moi de Justin Ali Blacc, ton acolyte, le gars avec qui tu as fait 'Hot Nigga'. Il est un producteur? Il est un membre de la Clicc?


- Justin Blacc est mon ami. (rires) Il ne fait pas partie de la Clicc mais il est avant tout mon petit frère. Il le fondateur de son propre groupe de musique appelé AMG qui signifie Artisans Music Group dont je suis membre. J'enregistre avec lui et tout, c'est mon négro. Il rappe également et vient de sortir une tape appelée Filodoxies il y a pas longtemps. Vous devriez tous chopper ce truc.


 
 

Q - DJ Screw ou Michael Watts?

   

- DJ Screw bien sûr. Il a innové tout ce truc que nous connaissons maintenant comme étant le son de Houston. C'est une Légende que je dis vivante car il vis toujours à travers sa musique. Ici, il existe toujours des trucs screwdés des années voire des décennies après sa mort. Ce sont des trucs inestimables ici. Ensuite, le fait qu'il ait innové en matière de rap mainstream, c'est juste de l'amour.


Q - Geto Boys ou Hot Boys?


- Les Hot Boys pour sûr. Les Geto Boys n'ont jamais été vraiment attrayant pour moi. Par contre tu ne pouvais jamais prévoir de quoi les Hot Boys étaient capables. BG, Weezy, Turk, Juvenile c'était toute une gamme de stars et ils ont tous cartonnés individuellement.


Q – Liberté pour ___?


- Liberté pour tous mes négros sous les verrous. Je pourrais faire une liste entière, donc liberté pour tous mes négros... Nique les flics !


Q - Shout Out ___?


- Remerciements à mon gang. C'est le 'KREAM gang ou bien crève ! Remerciements à OTB, mes frères. Merci à mes amis. Remerciements à mes négros d'AMG, et puis un grand merci à tous les enculés qui me haïssent.

- RIP WOODROW, BANTHO, ND FUAD. Je vous aime tous beaucoup.

 
   

Propos receullis par Jean-Pierre Labarthe. (auteur de, Le Démon du Blues, Dirty talk, dirty game, Camion Blanc, 2015, 438 p)

 

 

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