FOCUS
17 mai 2016

AL KAPONE : FROM BUCK TO CRUNK ‘INTERVIEW D’UNE LÉGENDE.

   
« Kapone, he's one of the only niggas in Memphis you can go talk to, no matter who you have beef with, you can have beef with one of his best friends. Al Kapone, he the only nigga you can just really go talk to and work shit out. And he one of the hardest niggas in Memphis plus one of the coolest niggas in Memphis to fuck with. » Skinny Pimp (Murderdog Vol. 8 #2)
     
 

Par Jean-Pierre Labarthe et  Mickael "Sinixta Soundz" Cather .


Nul besoin de présenter Alphonzo Bailey aka Al Kapone, il est l'originator, l'homme qui a élaboré pour ne pas dire inventé le style Crunk, un art nouveau, une façon de rapper et de danser qui fera basculer à jamais Memphis dans la modernité à l'aide de codes en totale rupture avec les usages préétablis par le business du rap. Non seulement son flow puissant ajouté à un background aussi sombre qu'un dedans de prison et ses shows athlétiques ont éclaboussé de leurs lyrismes les années 90 à Memphis, mais s'y est forgé une poétique qui a encouragé un bataillon de tribuns et producteurs locaux à emboîter le pas...

D'une certaine façon, les fantômes du passé hantent toujours les ghettos sudistes en ces années 80, aussi les rookies ont à cœur de danser sur la ségrégation séculaire. C'est rien de dire qu'à cet instant la fièvre 'Gangsta Walk' est forte à Memphis, que l'audace et l'agitation sont dans l'air. Faut dire que la période s'y prête. Car, noyauté par le 'Drag Rap (Triggaman)' des Showboys, le mouvement 'Buck' emporte tout sur son passage. Les premiers DJ's qui évoluent dans l'ombre du jeune suzerain Al Kapone sont en train de malaxer une nourriture sonore qui va s'inscrire dans le temps. Quant à défier les vrais loups du Game, le challenge est dans toutes les têtes dans le Tennessee ; cependant il faudra attendre encore un peu… Que primo Comin' Out Hard de Eightball & MJG (1993) ait une reconnaissance autre que régionale, puis qu'à son tour Kapone émerge de cette semi-obscurité persistante en accédant au Graal en tant que ghostwriter – nomination au Gold Derby Film Awards pour le soundtrack du film Hustle & Flow (2006).

Bref, en gros, ça à débuté comme ça. A partir Cops Ain't Shit To Me (1991) Al Kapone endosse le rôle du berger biblique à Memphis, mais s'éloigne du concept méphistophélique qui va rendre célèbre mais aussi consumer à vitesse grand V une grande partie de ses exégètes (C-9, Lord Infamous, Koopsta Knicca) pour s'engager dans le positivisme d'un Rap qui tranche avec l'opacité récurrente des productions de Dark City.La suite appartient à l'Histoire: Crunk, hyphy, pimp, trap, goth ... l'ADN de tous ces genres dominants passés ou présents du Rap vous le (re)trouverez encavé dans la gouaille du prosateur fiévreux que fut Al Kapone en réécoutant les quelques albums qui ont su perdurer en s'arrachant aux périodes qui les ont vu naître.

Parmi les reliques du souvenir In Memoriam, il existe de nombreuses choses a ré-explorer : Pure Ghetto Anger, Sinista Funk, Da Resurrection, Memphis to the Bombed out Bay, Alakatraz Ridaz: The Present & the Past (with Taylor Boyz & Sir Vince), Alakatraz Ridaz: Chapter 2 (with Taylor Boyz)...

PS/ Derrière la particule subtilisée au syphilitique balafré, se cache un homme humble, affable, qui n'émet aucun ressentiment, ni regret. Enclin à entrouvrir la malle aux souvenirs, Al Kapone nous dévoile son parcours de CEO/tribun mais aussi les secrets d’alcôve du Rap qui a éclos à Memphis il y a une trentaine d'années, un Rap qui s'évertue à nourrir sans partage les imaginations et les boucles plus ou moins efficientes du Rap actuel.
 
   

    Tout d'abord, nous allons parler de ta tendre enfance, Al. Quel genre de musique avais-tu l'habitude d'écouter à ton domicile. Jazz ? Blues, Gospel, Funk?


Je suis né dans les années 70 à Memphis, donc je me souviens de ma mère jouant beaucoup de Soul Music. Je me souviens distinctement apercevoir les disques vinyles (45's et LP) présentant les logos de l'étiquette. Le logo du claquement des doigts de Stax se démarque ainsi que les logos de la Motown et de Gordy. Dans le début des années 80, c'était la Funk, j'étais un grand fan des Bar-Kays en 4e année (Traffic Jammer et Hit and Run étaient parmi mes favoris) avec Cameo's, des chansons comme Let It Whip, etc. Le son de la musique électronique a aussi attiré mon attention pendant ce temps avec des chansons comme Numbers et Genuis Of Love.


   
 

  Le nom de l'artiste qui t'a introduit dans le Rap ...


Mon premier contact avec le rap vient de l'époque où je vivais à Bakersfield, Californie, avec la chanson Rappers Delight grâce au petit ami de ma tante qui était DJ à la station de radio, son nom était Dr Funkenstein mais je ne pense pas avoir réalisé à cet instant que rap est un vrai genre de musique. J'ai bien aimé la chanson à cause de la rime accrocheuse et du rythme cool. Je pense que je suis dans le 3ème grade. Ma mère a déménagé en Californie quand je suis dans le 2ème grade et nous sommes revenus avant d'avoir obtenu mon diplôme à la 4e année. Soit dit en passant lorsque nous avons déménagé en Californie, c'était la première fois que je vivais au beau milieu de différentes communautés... Que je me liais d'amitié avec les blancs, les mexicains et les asiatiques. J'ai aussi appris à parler un anglais très correct à Cali, tellement, que je ne savais pas encore que c'était un gros truc jusqu'à notre retour à Memphis. Mes potes de Memphis s'en servaient pour me chambrer en me disant que je parlais comme les Blancs, encore une fois c'était l'été avant le 4e grade.


Retour à la question initiale, je me suis vraiment intéressé au hip hop à travers le break dancing et le graffiti. Je pensais alors que c'était la chose la plus cool du monde. Bien entendu rapper et le djing faisait partie de cette culture quand je suis tombé totalement amoureux du hip hop. A cet instant où Thriller de Michael Jackson a décollé. Comme tout le monde à l'époque, j'étais un grand fan de Michael Jackson, mais la musique rap était si différente que je suis devenu totalement accro à cette sous-culture. J'écoutais chaque Mix shows qui était radio diffusé peut-être une petite heure une fois par semaine, aussi j'étais toujours le premier à savoir ce qu'était la nouvelle chanson de rap et qui était l'artiste en vogue. J'étais l'un des rares dans mon quartier à connaître chaque chanson de MC Shan – The Bridge - et à posséder la cassette de Dr. Jeckyl & Mr. Hyde. Je n'étais pas juste dans les hits de radios populaires comme Roxanne, Roxanne (que j'ai aimé) je voulais connaître toutes les chansons de l'album UTFO (1985). J'étais un fan de Kangol Kid. J'ai acheté mon premier Run DMC - King Of Rock - au magasin de disques Boss Ugly Bob’s qui se situait dans la rue où je vivais sur McLemore dans le sud de Memphis. J'ai pris l'habitude d'acheter des bombes de peinture en et j'essayais de faire des graffitis quand je le pouvais sur les murs. Se faire prendre sur le fait était de risqué donc mes amis et moi récupérions des cartons de marques de bières venus d'un magasin du coin et pratiquions tous les mouvements de breakdance (le windmill, le spinning sur la tête et sur le dos se terminant avec la pose breakdance classique). Plus tard, nous formerions un groupe de rap. A ce moment là j'étais en cours élémentaire, j'allais à Lauderdale en primaire à l'époque.


       


     

    Raconte-nous ta première apparition sur scène? A cette époque, qui était ton héros en terme de musique Rap?


J'ai commencé en effectuant la vidéo Thriller de Michael Jackson dans le hood avec mes amis, j'étais encore un gosse. Autant te dire que j'étais la parfaite incarnation de Michael Jackson. Ma performance a été inspiré par un gars du hood nommé AJ. Il faisait partie d'un groupe de danse qui se permettait de gagner de nombreux Talent Shows avec un groupe comme les Jr. Sex-symbols. Il faut savoir que les Talent Shows étaient taillés comme de véritables concerts, et je souhaitais avoir les nerfs nécessaires pour me produire devant un public et entendre toutes les filles crier pour moi. AJ connaissait chaque étapes de la vidéo Thriller et nous les enseignait à moi et quelques autres enfants du hood dans une ruelle où nous vivions avec notre famille et nos amis. A partir de là, on s'est construit une jolie petite réputation. Depuis, la rue a été rebaptisée Wicks Alley.


Plus tard au cours de mes jours 'Jr. High' à Bellevue j'ai eu un groupe appelé Jam Incorporated qui était dirigé par un ancien batteur de Rick James, son nom était Leno Reyes #RIP. Il nous a appris à quel point sérieuse était la pratique. Avec lui, impossible d'envisager la moindre connerie en ce qui concerne la dite pratique... C'était très intense, en plus, il se souciait vraiment de nous. Il est la personne qui m'a dit qu'il fallait que je sois en contrôle total au moment de jouer devant une foule. Il m'a aussi dit que je devais à tout prix m'approprier la scène, que je devais dominer le spectacle et que ce serait toujours un acte difficile à réitérer. J'appréhende encore la scène de cette façon aujourd'hui. En ce qui concerne le rap, mon héros scénique était LL Cool J. Son énergie était captivante et je parodiais son haut rendement énergique avec un pinceau à la place d'un micro en face d'un miroir chaque fois que je le pouvais.


 

  Remémore-nous ce que fut la fièvre 'Gangsta Walk' à Memphis ... Le beat 'Drag Rap (Trigga Man)' fut-il aussi révolutionnaire que nous l'avons interprété/imaginé ?


Je me souviens d'une nuit de week-end lorsque nous vivions dans les projects de Lamar Terrasse. Je pense que je suis en 8e année à Bellevue Jr. High, mon cousin plus âgé revenait du Club No Name - Club Expo et il faisait la ' Walkin Dance'. Il l'exécutait d'une façon si cool donc j'ai commencé à le chambrer. Il m'a dit que c'était le 'Gangsta Walk', une danse qui existait avant que je me fasse un nom en tant que rappeur à Memphis. Mon cousin et tous les gars du hood et des projects sont ceux qui nous ont montré cette danse aux jeunes gars comme moi. Les jeunes dealers de l'époque ont commencé à pratiquer cette danse au Club 'No Name' lorsque Ray The Jay, DJ Spanish Fly et des gars comme John Disco Hound étaient les DJ's et MC's. Pas exactement des rappeurs/MC's comme on les perçoit aujourd'hui, mais des gars qui parlaient à la foule du club, des gars sachant garder ce battage toute la nuit.


A cette époque j'étais encore trop jeune pour rentrer dans ce club, aussi je ne sais pas exactement comment cela a commencé, mais c'était la danse adéquate pour les non-danseurs et les gars du hood, car il n'y avait pas trop d'opportunité pour eux à ce moment-là en terme de danses. Je pense que 'Trigga Man' des Show Boyz et les chansons de Rodney O & Joe Cooley comme 'Everlasting Bass' et 'DJ & MC' avaient ce rythme et ce tempo qui correspondaient au 'Gangsta Walk'. En tant que rappeurs de Memphis en devenir, nous avons commencé à faire des chansons qui pourraient motiver les gens à danser le Gangsta Walk, Ceci a joué un grand rôle dans l'élaboration des beats qui vont fonder le son du rap underground de Memphis.



 

      Parlons un peu de tes premiers projets sur cassettes - Street Knowledge, Chapters 1-12 (1992) - Pure Ghetto Anger (1994) - ces cassettes ont-elles une profonde influence sur le son à venir de la ville?


Des chansons comme Lyrical Driveby et Another Driveby ont eu un impact énorme sur la scène rap de Memphis. Des artiste comme Skinny Pimp, Lord Infamous et d'autres pionniers m'ont crédité comme étant leur influence. A vrai dire ma première version était le maxi single Lyrical Driveby qui comprenait des chansons comme Smokin Weed Out et Another Pimpin Az Nigga. Cette cassette a cassé la baraque dans la rue. C'était déjà très chaud dans la rue avant cette réalisation car DJ Squeeky et d'autres DJ's faisaient figurer Lyrical Driveby sur leurs mixtapes. Cette chanson et mon nom se sont répandus comme un feu sauvage, mais je n'étais pas prêt pour ce niveau de popularité locale acquise dans un temps si court. En fait, j'étais un fan de hip hop en général, donc j'étais très à l'écoute de la côte Est, de la côte Ouest et du rap sudiste comme Geto Boys, 2 Live Crew, etc.


Je dis ça pour dire que j'aimais tous les styles de rap et que j'étais suis loin de me rendre compte que nous étions en train de créer un son venant de Memphis que le public attendait que nous enregistrions exclusivement pour lui. Cela étant dit, je travaillais sur Street Knowledge avec la même mentalité que la nation hip hop dans son ensemble. J'ai fait quelques chansons dites 'Gangsta Walk', mais j'ai aussi fait des chansons qui sonnaient côtes Ouest & Est et quelques autres avec des guitares de hard rock. Je n'ai pas uniquement rappé sur le côté négatif de la vie dans le hood, j'ai écrit des chansons qui ont été considérées positives... Puis j'ai appris que les fans locaux ne voulaient pas d'autres styles de rap, ils voulaient uniquement du Gangsta Walk ou bien Buck, des styles qui parlent de la vie 'gangsta' au sein du hood. Je sens que Street Knowledge brise l'élan que j'ai créé avec le maxi single Lyrical Driveby.


Ensuite je travaille sur l'album Ghetto Anger sans aucune pression grâce à la façon dont l'album Street Knowledge a été reçu. Pure Ghetto Anger était un album underground nettement plus sombre. Nous avons publié Pure Ghetto Anger et avons obtenu l'attention de Select-O-Hits basé à Memphis qui voulait distribuer l'album. Signé par Outlaw Records quand j'ai sorti Street Knowledge et Pure Ghetto Anger, j'ai négocié une close de contrat avec Outlaw afin de signer avec Basix Records, le label appartenant à Select-O-Hits. Pure Ghetto Anger était sorti depuis quelques mois et je ne voulais pas rééditer le même album de sorte que Sinista Funk va être ma première sortie chez Basix Records. Techniquement l'album Ghetto Anger a été mis de côté quand j'ai commencé à travailler sur l'album Sinista Funk de sorte que beaucoup de gens ne savaient pas l'album Ghetto Anger existait.


    Décris-nous la 'Street Mentality' (un titre de Pure Ghetto Anger) à Memphis à cette époque?


Memphis à cette époque, c'était avant tout comment devenir un dealer. La plupart des gars du hood avaient de longues boucles (de cheveux) et des dents en or, les habits de neige (ski mask, bonnets etc.) étaient très populaires dans le ghetto. Il était question de rouler dans des Cadillacs trempées dans l'or avec pneus et jantes Trues & Vogues. On ressemblait aux dealers populaires de l'époque comme les Bovans, Ronnie Woods, et tant d'autres.


Ce sont les années 80/début des années 90, c'est aussi l'époque du crack qui s'est implanté dans la plupart des quartiers noirs en Amérique. Les jeunes Noirs faisaient de l'argent en suivant leurs propres critères pour la première fois depuis l'époque 'Pimp' des années 70, mais ont également été rattrapé par des détentions carcérales qui les ont enfermé pour des périodes totalement démesurés, pour ne pas dire ridicules. On peut dire que ces lois semblaient être conçus spécifiquement pour nous. Le crack a également détruit la cellule familiale parce que tout ce que les crackheads désiraient c'était uniquement le crack et rien d'autre. Rien ne comptait pour eux, pas même leurs propres enfants. Hormis la liberté financière escomptée, le crack a engendré un niveau de criminalité et de désespoir rarement atteint.


     
   

     Parle-moi de ces jours anciens bien qu'épiques au sein du label On The Strength Records (premier label de 8Ball & MJG et de Tela)


J'ai beaucoup aimé les premiers jours à OTS Records. Vous pouviez venir à cet atelier situé à Orange Mound et rencontrer le Who's Who du rap de Memphis de l'époque. L'ambiance était incroyable. Faut dire que les beefs était rares, car chacun était fan de l'autre. Je suis venu à OTS parce que j'étais membre d'un groupe appelé Men Of The Hour et que le boss d'OTS Reginald Boyland voulait que notre membre/producteur Earnest 'Psycho' Tyrone Bell produise des titres pour lui. Nous travaillions dans un studio concurrent à l'époque appelée le 21st Century Youth Club où l'on trouvait différents styles de rappeurs et de chanteurs. C'est là que j'ai rencontré Indo G, Tela qui était dans un groupe appelé 2nd Level et 8ball et MJG qui s'appelaient DOA à l'époque.


Techniquement, j'ai rencontré 8ball et DJ Squeeky lors une battle qui se déroulait dans un sous-sol des projects de Lamar Terrace où je vivais. On n'avait pas encore défini nos noms de rappeurs à l'époque et il a fallu attendre plusieurs années pour que Squeeky me rappelle notre première rencontre un jour à OTS. Il a décrit tout cela si parfaitement que le fait de penser que j'ai affronté 8ball et DJ Squeeky à cette époque m'a définitivement fait accepter que étions les pionniers du rap à Memphis. Retour à OTS. Je me souviens avoir regardé Gangsta Pat traverser le studio comme si c'était LL Cool J. J'étais là quand ils ont filmé la vidéo 'I'm The Gangsta' de Gangsta Pat et il y avait Reg qui voulait que 8ball soit le prochain artiste OTS à figurer dans une vidéo. Ce fut un moment très excitant parce que j'étais le témoin de tous ces classiques qui étaient produits par Ball & G, Homicide, Gangsta Pat… enfin, Tela était là, destiné à un grand avenir. Il y avait Pretty Tony enregistrant la chanson 'Get Buck' avec le producteur en devenir DJ Slisce Tee. Radical T travaillait sur son album qui a été le premier album officiel à l'échelle nationale – 8ball et moi-même étions dessus.


Pour le coup, DJ Zirk était le DJ de Radical T, vous pouvez les voir tout les deux sur la couverture de l'album Radical But Critical. DJ Squeeky venait au studio avec Tom Skeemask. SMK a commencé à venir lui aussi au studio. Je voulais absolument que SMK et Psycho me produisent, mais si je me rappelle bien ça n'est jamais arrivé. Ensayne Wayne, le grand frère de Drumma Boy, venait souvent nous voir. DJ Paul et Lord Infamous avaient l'habitude de venir parler à Reg. Ils ne s'affichaient pas encore avec leurs noms de futures stars, aussi je ne savais pas qui ils étaient à l'époque … jusqu'à circa 2004 où Lord Infamous m'a avoué que j'étais une de leurs influences. Lil Pat, le futur producteur/ingénieur d'Alkatraz Records venait régulièrement au studio… Donc l'ambiance était vraiment cool et excitante pour nous, les adolescents, à l'époque.

   
   
   

         Quel fut le premier rappeur à véhiculer le 'Devil sound' avant Three 6 Mafia à Memphis? Est-ce toi ou quelqu'un d'autre?


Je dirai Gangsta Pat avec des chansons comme Homicide, Gangsta Shit, You Can’t Get None, et aussi le producteur Psycho… Moi également avec Split Personality et Locin Up qui décrit avec force et détails une nuit passée au Club Studio G, laquelle s'achève par une fusillade nourrie sur le parking du Club. Sans oublier The Devil Made Me Do it qui n'a jamais été officiellement publié, car trop sombre. Il y a quelques temps ma mère a retrouvé les paroles de cette chanson et les a détruite. Psycho était un méchant producteur avec ses sinistres battements sonores ajoutés aux sombres nappes de synthés. Gangsta Pat a également reproduit ce truc.


Plus tard, Triple 6 a totalement embrassé le sujet qu'est le diable dans leurs paroles autant que par le nom du groupe. J'ai toujours fait des chansons sombres comme Premeditated, Death Trap, Cold Hearted Killa, The Idle Mind etc. mais sans jamais embrasser le diable de la même manière que Triple 6 Mafia l'a fait. J'ai toujours pensé qu'on pouvait être influencé par le diable mais je n'ai jamais voulu emprunter son chemin. J'ai toujours fait en sorte que ce soit clair dans mes paroles, bien que cette tournure quelque peu positive ait toujours travaillé contre moi.


       
   

    Quand tu as sorti le hit underground Lyrical Drive-By, DJ Paul t'a demandé au début de sa carrière s'il pouvait inclure ce titre sur une de ses mixtapes. En regardant en arrière, as-tu imaginé qu'il allait devenir la superstar qu'il est maintenant ?


Je me souviens en train de faire un spectacle au Highschool Hillcrest de Paul. Bien sûr, je ne savais pas qui était Paul, mais je me souviens de lui me demandant un autographe et me disant qu'il était un artiste en devenir. Je me suis toujours souvenu du respect qu'il m'a montré ce jour-là. Le plus drôle est qu'une bagarre a éclaté avant que j'ai eu la chance de me produire. Je me rappelle en train d'observer un mec caché, capable de sortir de sa planque pour frapper un autre gars puis se cacher à nouveau, jusqu’à ce qu'un autre gars découvre son stratagème et commence à le dérouiller… Une scène complètement grotesque et drôle à la fois. Paul n'avait rien à voir avec cela, pourtant j'ai cru à cet instant qu'il était le membre d'un gang mais je n'ai jamais pensé une seule seconde qu'il deviendrait une superstar. Je suis aussi allé à Northside High pendant un an, c'est là que j'ai rencontré Juicy J. Il était le DJ de l'école. Il a scratché une de mes chansons au 21st Century Youth Club avant que nous ayons un nom. C'était une bête sur les platines.


Après m'être fait un nom dans le biz, je me souviens qu'il voulait que je le branche avec un rappeur qui était grave balèze et je me rappelle le présenter à Psycho Tyrone Bell. Je ne sais pas ce qui c'est passé après qu'ils soient connectés mais je n'ai jamais cru qu'il allait devenir une superstar. Contrairement à Yo Gotti. La première fois que j'ai rencontré Gotti, j'ai senti qu'il deviendrait une superstar. J'étais dans le jeu depuis assez longtemps pour capter les éléments dont il fallait disposer pour devenir un gros poisson du rap game et il avait les qualités requises… Si bien que j'ai fait en sorte de lui apporter mon soutien quand il était en train de grandir.


Pourquoi l'industrie a dressé tous les phares sur Atlanta et non sur Memphis qui a commencé avant les autres avec le son 'Buck' en 1990 avec DJ Spanish Fly, sans oublier le 'Gangsta Walk' en 1986? Sachant que Skinny Pimp et Lord Infamous ont déroulé l'emblématique 'twistin tongue' bien avant les rappeurs des autres villes, Memphis a ouvert une voie royale à la 'Crunk Music' mais n'a pas obtenu le retour qu'elle méritait à cet instant.


Atlanta avait une structure d'entreprise en place de sorte qu'ils ont pu obtenir de l'argent et débuter un véritable bizness par l'intermédiaire des LaFace, So So Def, Ichiban Records et d'autres structures déjà en place. Ils avaient tout cela pour eux avant de commencer à faire de la 'Crunk'. Donc au moment où ils ont commencé à exploiter le filon 'Crunk' et rapper sur des beats 'Trap', ils étaient fin prêts à capitaliser ce phénomène musical. D'autre part Memphis faisait toute cette musique Buck/Crunk/Trap/Pimp depuis au moins une dizaine d'années mais n'avait jamais eu une réelle structure commerciale pour soutenir et exploiter tout ce que nous avons créé.


Nous avions les artistes, producteurs, promoteurs, chanteurs, musiciens, etc., mais pas de labels importants, de majors comme on les appelle. Peu d'avocats, seulement une petite poignée de gestionnaires et tout en haut de ce foutu bordel des rappeurs en train de s'embrouiller les uns avec les autres. Autant dire que ça n'avait strictement aucun sens de mettre l'autre dans la lumière, il n'était pas question qu'un autre brille au détriment de soi à Memphis, ce sont les nombreuses raisons qui ont fait que Memphis n'a pas brillé comme Atlanta.


Memphis a perdu sa structure affairiste de la musique après que Martin Luther King ait été assassiné. Avant ce tragique événement, Memphis était l'un des hauts lieux de la musique du Sud avec Stax, Sun, Hi Records et tant d'autres. Nous avions également les bureaux d'autres grands labels en ville. Si bien que les rappeurs n'ont jamais bénéficié de la structure commerciale qui existait avant l'assassinat de King, on peut dire que sa mort a en quelque sorte tué l'industrie de la musique à Memphis. J'ai vécu dans le sud de Memphis, dans la rue de Stax Records, mais le bâtiment avait déjà été démoli quand je suis arrivé. J'ai dû me faire à l'idée que Stax était autre chose que la petite plaque commémorative qui se trouvait au milieu de tous les gravats. Lorsque nous avons créé notre propre identité rap, c'est cruel de le dire, mais nous étions déjà condamnés. Nous avions le talent et la créativité, mais pas beaucoup le sens des affaires ici et puis ceux qui l'avaient le sens ne comprenaient ou n'aimaient pas le rap.

 
 

De quelle façon as-tu contacté E-40 avant d'aller à Bay Area et de le renconter… Puis d'enregistrer coup sur coup 'Memphis To Tha Bombed Out Bay' & 'Goin 'All Out'?


Mon homie J Dogg envoyait les albums Sinista Funk et Resurrection à différents magazines à travers le pays pour obtenir des chroniques et il voulait toujours trouver les prochains magazines souterrains, voilà comment je suis arrivé à attirer l'attention de Murder Dog Magazine. Ce faisant, Murder Dog est venu à Memphis pour m'interviewer et je leur ai permis de rencontrer d'autres artistes de la ville. Il y avait quelques artistes de Bay Area avec eux, tels que El Kaye et un groupe appelé Land of the Lost. Nous avons fait quelques chansons ensemble, ici, à Memphis, et formé une belle amitié. Murderdog était essentiellement un magazine de la Bay Area et je fus l'un des premiers artistes du Sud à être interviewé. A partir de là, d'autres artistes de la Bay ont commencé à me remarquer. À un certain point E-40 travaillait avec B-Legit sur une compilation appelée Southwest Riders. Je pense que 40 a obtenu mon numéro par Murderdog et il m'a appelé dans le but d'inclure une de mes chansons sur la compilation. Je ne croyais pas qu'il était E-40 au début, mais plus il parlait, plus il me semblait que je ne connaissais personne d'autre de si authentique. Après avoir enregistré une chanson pour l'album, le gars qui avait produit le beat est devenu avide… Cherchant à me dire que si je ne donnais pas plus d'argent je ne pourrais utiliser son beat, du coup j'ai dû créer une autre chanson très rapidement pour l'album. En fait, j'avais construit des relations avec plusieurs artistes underground de la Bay et par réaction, j'ai décidé de faire ma propre compilation appelé Memphis to the Bombed Out Bay.


Muni de centaine de posters, j'ai pris un Greyhound jusqu'à Sacramento pour rester avec mon cousin afin de promouvoir ma compilation. J'ai demandé à une fille qui était une strip-teaseuse de m'accompagner pour que nous puissions obtenir de l'argent dans les clubs de strip-tease de la Bay. Fâcheusement, elle avait le mal du pays et a fini par rentrer à Memphis. J'étais tellement déterminé à promouvoir l'album dans chaque ville dans la Bay, que j'ai appelé tous mes homies d'Oakland, de Vallejo, de Frisco, etc. Après avoir obtenu leurs adresses, j'ai utilisé une vraie carte en papier ( pas de GPS) pour me rendre chez eux. Je n'avais jamais foutu les pieds dans la Bay, mais j'étais si déterminé que j'étais prêt à fouiller chaque endroit de leurs villes pour rejoindre leurs hoods. Une fois rendu sur place, ils m'ont emmené dans les magasins de disques et m'ont aidé à promouvoir l'album dans leurs zones. De fait, j'ai rencontré de nombreux artistes de la Bay et ai été invité à faire des featurings.


Un jour, nous étions à Vallejo et nous avons enfin rencontré E-40 à une fête de quartier organisée par une star du sport pour la communauté. À un certain moment je me suis présenté à 40, lui disant que j'étais le gars à qui il avait bigophoné pour figurer sur Southwest Riders. Là, il me dit que son frère cadet Mugzi viendra me chercher le lendemain pour me conduire au studio. Il a tenu sa parole et je me suis retrouvé à son home studio. Sa maison ressemblait au style de vie qu'ont les gens riches et célèbres, j'ai donc été bluffé. Il travaillait sur une chanson intitulée Gorilla Milk et m'a demandé si je pouvais écrire un verset. J'ai approuvé dans l'incrédulité la plus totale. J'ai écrit ce verset en 5 à 10 minutes, puis je l'ai balancé.


Sincèrement, je pense qu'il a été impressionné par ma faim de loup et le fait de savoir que j'avais passé 3 jours dans un bus Greyhound pour promouvoir mon album dans la Bay. Au moment de le quitter, il m'avoue qu'il va me filer un coup de main en me faisant signer chez Sick Wid It Records. Quelques mois plus tard, il a appelé B-Legit et nous avons travaillé à un accord via un contrat. Je me souviens lui disant que je devais encore mener mon combat indie et il était cool avec ça. Il a dit qu'il était comblé par notre accord et que je n'allais pas chômer une fois le contrat signé. Nous sommes toujours bons amis à ce jour, il fait un peu partie de la famille.


     
 

Parle-nous d'Alkatraz Productions, un label que tu as créé avec Taylor Boyz, Criminal E, Sir Vince & les autres ... Alkatraz était-il un bon vendeur?


J'ai fondé Alkatraz Productions afin de faire progresser d'autres artistes, j'ai voulu toujours être derrière les personnes qui sont sur scène. On a développé la compagnie avec mes cousins, les Taylor Boyz, puis on a commencé à mettre en avant des rappeurs uniques de Memphis comme First Degree, DeepSleep, C9, Sir Vince, etc. J'ai fait beaucoup de production avec J Dogand, nous avions une clique du tonnerre. Il était difficile de maintenir le niveau parce que dès que le buzz s'installe, les gens commencent à bavasser dans les oreilles des artistes et créent forcement la disharmonie. Toutefois, je parvenais toujours à mettre un projet en solo en route pour maintenir l'entreprise en vie. Je suis resté cool avec tous les artistes, il n'y a aucune rancune, ce fut juste une expérience d'apprentissage pour tout le monde.


 
   

Tu as également écrit quelques chansons pour la bande sonore de Hustle & Flow. En plus, cerise sur le gâteau, tu as remporté le trophée ... J'imagine que ce fut le couronnement de ta carrière.


Être capable de travailler sur Hustle & Flow a fait passer ma carrière de l'underground à un niveau très au-dessus. Du coup, ça m'a permis de faire un grand nombre de connexions majeures et m'a appris le jeu de l'édition d'une manière importante. Cet événement m'a mis dans une telle position que j'en bénéficie encore à ce jour. Je suis très reconnaissant de l'opportunité que Craig Brewer m'a donné. Lorsque Craig m'a dit qu'il travaillait avec John Singleton, je savais que quelque chose de grand allait se produire.


'Whoop That Trick' est considéré comme l'une des chansons les plus Crunk de tous les temps. Les fans de la NBA en ont fait le chant officiel pour les Grizzlies de Memphis. Cette chanson fait encore décoller mes spectacles à ce jour. Gagner cet Award était incroyable. Produire la musique de Hustle & Flow a changé ma carrière du tout au tout et m'a propulsé dans le giron des grandes maisons de disques, mais je suis resté indépendant tout le temps.



 Avec le titre 'Miss that Underground Memphis' featuring Big Rig du 901 OGz, tu orientais la lumière sur les emblématiques vétérans de Memphis tels MJG, Tommy Wright, Tela, DJ Squeeky, 3-6, Kingpin Skinny Pimp, Indo G, Lil Blunt, Gangsta Pat et SMK… Tous ces gars qui ont inventé ce millésimé «Pimpin' Memphis Sound », un style qui rendait un hommage non déguisé aux ténors de la Soul : Willie Hutch, O.V. Wright et autre Bobby Womack... Un titre si collégial, si nostalgique, peut-il effacer à jamais les vieilles rivalités ?


Je voulais que la chanson soit réalisée parce que les temps ont changé et la nouvelle génération a totalement oublié d'où provient le 'trap/crunk/pimpin rap'. C'était ma façon de rappeler à chacun d'où ça vient, ma façon d'éduquer les gens qui ont oublié ou ne savent pas. Je pense que la plupart des vieilles rivalités sont mortes. Il en reste quelques unes ça et là, mais tout le monde en a fait son deuil maintenant. Ce sont les rivalités de la nouvelle génération qui sont en train d'émerger mais les OG'z ne sont plus du tout dans cet état d'esprit.


Au cours des dernières années, tu as décidé de te produire en public avec un groupe. Explique-nous cette nouvelle direction prise dans ta carrière. Quels sont tes groupes de rock favoris?


J'ai commencé à travailler et à jouer avec un orchestre en 2007. Je savais que le son rap de Memphis ne recevait pas le crédit nécessaire pour la création d'un son rap un tant soit peu original… Puis je voulais incorporer d'autres éléments de la musique de Memphis au son du rap de la ville. Memphis est également connu pour le Blues, le Rock et la Soul, donc je voulais développer cet aspect avec un groupe. Ce fut la bonne décision pour moi parce que ça m'a éloigné de la grande masse des rappeurs. Grâce au groupe, je fais des spectacles dans des lieux et festivals où le rap n'est pas admis et puis j'ai toujours pris mes prestations scéniques très au sérieux. C'est de cette façon que je me suis fait un nom au tout début lorsque j'étais un teenager. En gros, mon spectacle me sépare de la meute, et puis cela a été une nouvelle façon de mettre sur pied un nouveau spectacle, tout en me séparant à nouveau de la meute.

J'écoute tous les genres de musique. Mon genre préféré est la musique Soul de Marvin Gaye, Al Green, Willie Hutch, etc. Mes groupes de rock préférés sont Metallica, Nirvana, Red Hot Chili Peppers, etc


Propos recueillis par Jean-Pierre Labarthe et Mickael "Sinixta Soundz" Cather .

 
     

Jean Pierre Labarthe est l'auteur de trois livres consacrés à la musique :


Jean-Pierre Labarthe, Un siècle de musique à la Nouvelle-Orléans, jazz, soul, bouncy rap...la ville de toutes les aventures musicales, Scali, 2008, 298 p
Charlie Braxton, Jean-Pierre Labarthe, Gangsta Gumbo, une anthologie du rap sudiste via Houston, Memphis, Atlanta, Miami, Jackson et la Nouvelle-Orléans, Le Camion Blanc, 2012, 522 p.
Jean-Pierre Labarthe, Le Démon du Blues, Dirty talk, dirty game, Camion Blanc, 2015, 438 p
 

Mickael "Sinixta Soundz" Cather.


    Mickael "Sinixta Soundz" Cather est en charge de la promotion du ''Murder Dog Magazine'' et animateur de ''Sinixta Soundz Radio Show" sur radio Booster chaque samedi 20h à 22h sur boosterfm.wordpress.com      
 

 

 

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