CHRONIQUE
22 mars 2016

QUI EST CASISDEAD ?

Pour The Purist, l'un des producteurs les plus prometteurs de la scène anglaise et US, Cassisdead est tout simplement le Nas anglais. Une analogie osée mais qui pourtant colle au personnage, à l’intelligence de ses textes, maniant sagesse du vécu et expérience de la rue, à sa manière de retranscrire le quotidien hostile de la jungle urbaine, où la vie ne tient qu’à un fil. Ses textes sont des descriptions saisissantes de la vie, de sa vie. Dizzee Rascal a récemment dit que Casisdead était l'artiste qui l'intéressait le plus en ce moment. Pour JME, Cas est incontournable.

Cas semble incarner un des artistes les plus novateurs et intéressants qu'on ait vus depuis des années en Angleterre. Un artiste qui privilégie la qualité plutôt que la quantité, mais dont chaque morceau suscite une forte attente.

 

L'énigme Casisdead

Qui est Casisdead ? Mystère. Il serait né en 1986. Il serait de Tottenham. Un quartier populaire au nord de Londres, largement investi par des gangs rivaux. Un quartier qui a le plus haut taux de chômage de Londres (le 8e taux à l'échelle nationale) et un des taux de pauvreté les plus importants du pays. On sait aussi que Cas a (eu) une vie difficile. Certains de ses amis proches sont emprisonnés ou ont été assassinés.

Cas est apparu sur la scène londonienne au milieu des années 2000. Sous le nom de Castro, Castro Saint, ou C from T (Castro de Tottenham), du groupe Proppa P. Il s'est fait immédiatement remarquer par son flow particulier et ses rimes et jeux de mots difficiles à égaler. Puis l'artiste a disparu cinq ou six ans. Aucun indice sur ce qu'il a fait ou ce qu'il est devenu durant ces années (cure de désintoxication, prison,…?). Et quand un certain Cas ou Casisdead apparaît en 2012 sur internet, les forums de grime ou les commentateurs de vidéos youtube s'agitent. On reconnaît sa voix particulière et ses paroles, dont le thème principal reste le deal de stupéfiants. Il revient en force avec un premier morceau « T.R.O.N ».

À cette époque, Ash Houghton, journaliste pour SBTV.co.uk, est hypnotisé par le visionnage de « T.R.O.N ». Il affirme que ce morceau lui a redonné espoir dans la musique. Ce single en annonçait bien d'autres. Tous sont rassemblés sous l'album The Number 23. Ils sont maîtrisés et les clips se distinguent de ceux qui sont produits dans le monde de la grime ou même plus largement du hip-hop.

Mais depuis sa « résurrection », Cas apparaît toujours masqué. Pour des raisons qui lui sont propres. Il élude souvent les réponses aux quelques questions des rares interviews posées à ce sujet. Il joue de son anonymat, comme il l'écrit dans « What's my name », sorti dernièrement. Tout en nous laissant penser que c'est quelque peu perturbant au jour le jour. Il laisse planer un doute… Peut-être porte-t-il un masque pour parler au nom de plusieurs, au nom de ses amis, de ceux de son quartier...

Casisdead est d'un genre unique en Angleterre. Pour trois raisons. Il décrit le monde dans lequel il vit de façon très réaliste. Il parle de « dure et froide réalité », de son mode de vie, de moyens de survie. Son style est recherché et maîtrisé. Ses vidéos très stylisées sont uniques et alimentent sa popularité en Angleterre.

Une « dure et froide réalité »

Cas s'affiche ouvertement en dealer de drogue. Si le thème peut paraître classique chez bon nombre de rappeurs, l'approche de Cas est différente. Il ne parle au nom de personne mais fabrique son propre récit. Comme Nas dans l'album Illmatic. Une bonne partie de ses morceaux portent sur sa vie de dealer, les endroits où planquer sa drogue. Le fait que ses rivaux souhaitent sa mort, la surveillance constante de la police, l'épée de Damoclès que représente la prison. Il parle aussi de, la violence sur les junkies qui ne le payent pas, de l'utilisation des corps de femmes comme mules… Ses habits puent car il ne se change pas. Il est toujours aux aguets. Ses mains sont abîmées par le froid à force de « tenir le mur » par tout temps pour écouler sa came. Le tout est dit sur un rythme effréné, en donnant des images morbides. Cas nous crache ses morceaux en pleine figure.

                       Yeah I'm total scum. I sell drugs to pregnant mums

(Oui je suis une vrai merde, je vends de la drogue à des mères enceintes)

C'est sa vie et il dit qu'il l'a choisie, du moins il l'assume et on ne peut nier l’honnêteté de ses récits

                       I live a life I could never have visualised. I'm getting money even though I know it isn't right

(Je vie une vie que je n'aurais jamais imaginée. Je me fais de l'argent même si je sais que c'est pas bien)

Mais que faire dans une société où le crime paie.

                       Where I'm from the drug dealers are glamorised. And if you die by the cannon, you're Canonised

(D'où je viens les dealers sont glamour, et si tu meurs flingué, tu es canonisé)

Il sait que le danger est partout présent et qu'il ne peut rien planifier sur le long terme. Le morceau « Silian Braille » prend aux tripes. Ce single produit par The Purist transmet une grande tristesse. Dans « P.A.S.O.U », on sent l'artiste vulnérable et déchiré entre sa vie actuelle et quelque chose de bien plus grand qui le sortirait de son monde :

                       But there's still so much I need to see. So much that needs to be achieved to be where I need to be

(Il y tellement de choses encore à voir, tellement de choses qu'il faut que je réalise et d'endroits où je dois être)

À travers son quotidien et ses descriptions, il montre qu'il n'est pas une marionnette du système. Cas sait très bien que ce dernier, surtout sous le règne des Tories, génère des inégalités sociales chaque fois plus grandes. A un point tel qu'elles sont du niveau de pays en développement, et ont pour but de maintenir les privilèges des 1 % de nantis. David Cameron n'a-t-il pas déclaré que « vivre des aides sociales était un choix de vie... » ? C'est ainsi que sur plusieurs morceaux, Cas glisse ici et là sa grille de lecture du système

Sa chanson la plus « politique » reste « You might be scared » (produite par Breakage). DJ Semtex anime une émission mythique le vendredi soir sur sur BBC 1Xtra. Il précise que Cas est un des rares rappeurs à écrire un morceau suite aux émeutes de Londres qui ont précédé d'une année les Jeux Olympiques de 2012. L'artiste témoigne du nettoyage social, voire ethnique, qui se produit à ce moment-là. Du raz le bol des quartiers populaires de Londres devant l'injection d'autant de millions pour organiser du divertissement, alors que le gouvernement de Cameron coupe dans les budgets sociaux. Il écrit ce texte au scalpel sur notre système :

                       I watch Sky News to see whats happening today

                       But it's always the same, nothing seems to ever change

                       Politicians tryna do us up the arse again

                       That dirty cunt David Cameron still working brai

                       They're putting taxes up and making cuts and shifting blame

                       They rinse our cash on their expense accounts they've got no shame

                       As the youth uprising, youts are rioting, looting, burning, fighting

                       Don't know why you find it so surprising.

(Je regarde Sky News pour voir ce qui est arrivé aujourd'hui. Mais c'est toujours pareil, rien ne semble jamais changer. Les politiciens veulent toujours nous la mettre profond. Ce sale con de David Cameron y travaille. Ils nous augmentent les taxes, coupent les aides et nous renvoient la faute. Ils utilisent notre argent pour s'enrichir, aucune honte. Et les jeunes se rebellent, mènent des émeutes, pillent, brûlent, se battent. J'sais pas pourquoi vous trouvez ça surprenant)

Enfin, Cas consomme de la drogue. Il en fait largement écho que ce soit dans ses morceaux ou sur les réseaux sociaux. Mais ce n'est jamais une apologie. Son morceau « Drugs don't work » (sur une reprise de The Verve) est certainement un des plus émouvant et le plus connu. Le clip, qui approche les 1 million de vues, en dit long sur la dépendance et le désespoir.

 

Un style propre à lui

Ses rimes, le choix de son vocabulaire, ses métaphores témoignent de son intelligence organique. Il suffit de l'écouter et de lire ses paroles. Honnêtement, combien de rappeurs emploient le mot infinitésimal, défécation, procrastination... ?

Plus largement, sa large culture artistique contribue à son originalité. Dans une interview pour I-d, il dit qu'il ne veut pas être rattaché au genre grime, hip-hop ou à aucun autre. Il n'a pas de genre, s'il aime un beat, il le prend, et cela peut être du classique, du jungle, du rap ou de la pop. Ou encore une sorte de jazz comme dans « City Slicker ». Il sait s'entourer de nombreux producteurs différents, dont certains sont très prometteurs comme le très jeune WVLEWNTRS qui a travaillé sur « 6 PM » et le l'intimiste « 3.6 ». Ou encore Skywlkr l'arme secrète de Danny Brown, Faze Miyake, MssingNo. Il travaille aussi avec Ragz Originale pour le tout dernier « What's my name » qui rencontre un franc succès. Avec une nouvelle version récemment dévoilée featuring Giggs, un des papes de la grime.

 

Des clips pas comme les autres

Enfin une des dernières singularités de Cas est qu'il ne se considère pas comme un rappeur en premier lieu. Mais comme un réalisateur de clip et un artiste. Il précise dans une interview que souvent il a d'abord une idée de clip. Qu'il le tourne pour ensuite mettre la musique et des paroles dessus. Les clips classiques de grime montrent souvent les rappeurs en bande dans leurs quartiers ou dans des voitures. On ne peut qu'être frappé par l'esthétique, même souvent morbide, de ses clips, par exemple ceux de « Drugs don't work », de « Cheese slice », de « Walkin », de « 6 PM » ou encore de « Silian Braile ». Cas a su s'entourer d'une équipe artistique composée d'amis de longue date.

L'esthétique, mêlée au souvenir de l'enfance peut-être, est aussi grandement présente dans le dernier projet de Cas. Présentée en septembre 2015, une cassette du nom de « Commercial 2 » regroupe quatre morceaux étonnants. Les titres sont basés sur des musiques aux sonorités des années 1980. La centaine d'exemplaires, qui coûtaient 1 centime à l'achat, sont parties en deux heures. Ce mode de « communication » original confère encore plus de mystère autour de Cas. Et donc encore plus d'intérêt et d'attrait. Et pourquoi un jeune homme né en 1986 veut-il revenir sur les années 1980 ? Parce que notre époque est frustrante et qu'en rembobinant le fil, on pourrait redresser la tendance. Telle est l'essence de son projet. Le message qui est inscrit dans la pochette de la cassette se termine justement sur ces mots : « Arrêtez d'être un mouton. Malgré ce qu'on veut vous faire croire, vous avez le choix ». Ce message est l'essence de la résistance. Et on aimerait lire ou entendre plus souvent… histoire de savoir que tout n'est pas perdu.

Cas peut choquer certains parce qu'il est franc et qu'il décrit notre monde tel qu'il l'est. Avec toute la violence, le désespoir, les histoires sordides, ses rapports crus, l'exploitation et le vice qui l'accompagnent. En fait, il choque peut-être surtout celles et ceux qui préfèrent ignorer les problèmes de notre société et ne pas voir qu'elle produit aussi une vulgarité crasse. Il n'en demeure pas moins qu'il reste un artiste unique, qui parle avec ses tripes. Et c'est bien ça qui est rare de nos jours, dans notre « société du spectacle ». C'est pour toutes ces raisons qu'il faut s'intéresser à Casisdead, et apprendre à le connaître, lui, ses textes, son univers. .

Julie Duchatel

 

 

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