CHRONIQUE
19 janvier 2016

De Clarence Reid à Blowfly.

A l'instar de Gil Scott Heron ou The Last Poets, le nom de Blowfly est souvent mentionné lorsqu'il s'agit d'évoquer les pionniers du rap. Pourtant, contrairement à ces artistes, il   ne se distingua pas par des brûlots politiques. Il prit d'autres sentiers qui n'en furent pas moins escarpés. Car même si Chuck D rendit récemment hommage à Blowfly, confessant qu'il s'en inspira pour son morceau ''Fight The Power'', c'est davantage un rap hédoniste, déjanté et jugé obscène qui se revendiquera de son influence. Mais avant de devenir Blowfly par la vertu d'un costume, d'un masque qu'il ne quittera plus jusqu'à sa mort et de paroles qui heurtèrent les âmes sensibles, se cachait un grand artiste du nom de Clarence Reid.

Né en 1939 en Géorgie, le jeune Clarence Reid passera son enfance dans une bourgade à cueillir le coton. Voulant fuir cette vie, il se dirigea avec l'espoir comme seul boussole vers la Floride où il écumera les cabarets en compagnie de son premier groupe The Delmiras. Si les traces de cette première expérience sont peu nombreuses, la formation bénéficie néanmoins d'un succès d'estime et d'une tournée avec Sam & Dave et James Brown.


 

 Suite à son départ du groupe, Clarence Reid passera une grande partie des années 1960 dans l'ombre des studios. En compagnie de Willie Clarke, ils deviendra la cheville ouvrière de Deep City. Au sein du label, que l'on surnomma le Motown du sud, Clarence Reid participera activement à la naissance de la soul de Miami avec deux chanteuses:  Betty Wright, qui n'a pas encore 15 ans, et Helen Smith.


     

 

S'il continuera à écrire pour de nombreux artistes comme Irma Thomas, Wilson Pickett ou Vicki Anderson dans les années 1970, Clarence Reid décide en 1969 de lancer sa carrière solo avec la sortie de Dancin' with Nobody But You Babe. Un premier opus qui en à peine plus de trente minutes, mêlant funk et soul, offre son lot de réussites.

 
   

 
     

La naissance de Blowfly

 

''Shittin' in the mornin' sun, I'll be shittin' when the evenin' comes/ Watching the shits roll in, then I watch 'em float away again, yeah'' Shitting On The Dock Of The Bay

En 1971, dissimulé derrière un masque de catcheur et entiché d'un costume à paillette improbable, Clarence Reid crée son double : il aura pour nom Blowfly. Il fera des œuvres de ses contemporains une source d'inspiration intarissable pour ses parodies. Dans son premier album The Weird World of Blowfly, Sam& Dave, Joe White, James Brown, Curtis Mayfield ou Otis Redding sont réinterprétés. Ainsi le ''Sittin on The Dock of Bay'' de Redding devient ''Shitting On The Dock Of The Bay'', ''Rainy Night on Georgia'' se transforme en ''Spermy Night in Georgia'' et "What a Difference a Day Makes'' se change en "What a Difference a Lay Makes.", celui lui vaudra les poursuites de la Sacem américaine. Il déclarera que cette manie lui vient de son enfance quand, lassé de labourer les champs, il passait son temps à parodier les chansons entendus, ce qui suscitait la consternation de sa mère et de sa grand-mère à qui il doit son nom d'artiste. Il n'oubliera pas cet hommage. Ces clins d’œils influenceront jusqu'à Eazy-E qui transformera le ''I'd Rather Be With You'' de Bootsy Collins en ''I'd Rather Fuck You''

Il faudra attendre 1976 pour que Clarence Reid ne disparaisse définitivement derrière Blowfly. Entre temps, il délivre sous ce nom deux albums dont Running Water qui fait regretter la victoire totale de Blowfly. La suite, c'est une vingtaine d'albums, des concepts loufoques, des classiques transformés en chansons paillardes sur un funk enivrant et des médias qui lui fermeront leurs portes. Toutefois, le mythe Blowfly est en marche trouvant chez les rappeurs des continuateurs qui en fin de compte n'ont rien inventé dans le domaine de l'obscène. Ils feront de lui l'un de leurs devanciers et citeront notamment le morceau Rapp Dirty. Dans cette œuvre sorti en 1980, et qui constitue l'un des ses plus grands succès, Blowfly s'imagine notamment fouetter un membre du Klu Klux Klan avec sa bite. Outre la référence possible au film Welcome Home Brother Charles, navet ultime de la Blaxploitation qui reprend à son compte tous les clichés en vogue et où le héros se sert de son attribut pour étrangler ses ennemis, la scène évoque peut-être également son enfance en Géorgie et le voisinage des rednecks. Ce morceau sera considéré comme l'un des premiers rap de l'histoire. Et son auteur, comme le premier rappeur :



   

Blowfly,  qui ne sera pas tendre avec maints rappeurs, revendiquera la paternité de cette musique. Dans une interview qu'il donnait pour Vibe, il affirmait que le rap n'était pas né au début des années 1980 ou avec les Last Poets, mais de ces premières expérimentations lorsque dès 1962 il parlait sur les compositions du pianiste Bill Doggett.

Blowfly est donc mort et les Kool Keith, Necro et autres 2 Live Crew sont en deuil. Une occasion de redécouvrir une œuvre prolifique que l'on ne saurait résumer à des chansons paillardes et qui eut pour autre nom celui de Clarence Reid. De la soul au rap, en passant par la funk et l'electro, Clarence Reid et Blowfly ont fait le tour d'un demi-siècle de musique.

Chafik Sayari

 

 

Les commentaires [0]

 

Poster un commentaire

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.

 

EN CONCERT

LA RUMEUR EN CONCERT


Le 17.04.2015 : Limoges - Salle John Lennon

Prix : 16.80 €

Réserver >



Le 24.04.2015 : Neuchâtel

Prix : 15.00 €

Réserver >


Le 25.04.2015 : Genève

Prix : 15.00 €

Réserver >

T-SHIRTS

T-SHIRTS

La Rumeur présente sa collection en collaboration avec Cosma de Brick City...

Prix : 25 € (port compris)

Commander >

DISQUES

LA RUMEUR - LES INÉDITS 2
Sortie le 12 novembre 2013

La Rumeur ne chôme pas. Elle revient un an après, renforcée...

Prix : à partir de 6,99 €

Commander >

LIVRES

ÉDITIONS LA RUMEUR
Sortie 15 juillet 2014

Si Born to Use Mics est une exploration du hip- hop à travers Illmatic, c’est aussi une exploration de l’Amérique par le prisme d’Illmatic...

Prix : 24,20 € (port compris)

Commander >