INTERVIEW
12 octobre 2014

L’âme d’Otis Redding…

Régis Dubois est avant tout connu pour ses recherches sur le cinéma. Animateur du site lesensdesimages.com, réalisateur et éditeur, il questionne depuis plus de quinze ans le cinéma à travers le prisme de l'idéologie, du politique et de la présence noire sur le grand écran américain et plus récemment français. Au milieu de divers ouvrages consacrés au 7 art, vient se glisser une biographie d' Otis Redding. Une occasion de revenir avec lui sur le volcan de créativité  que fut Otis Redding, et dont la quête s’arrêta brutalement  à l'âge de 26 ans...

     

A quand ou à quel souvenir tu lies la rencontre de Redding ?

Je devais avoir dans les 15-16 ans et je commençais à m’intéresser à la soul music. J’avais pris un disque de compilation de soul à la médiathèque du coin et je suis tombé sur The Dock of the Bay. J’ai aussitôt senti qu’un truc se passait. Quelle chanson ! J’ai dû l’écouter des milliers de fois et je ne m’en lasse jamais. Ils sont très rares les morceaux dont on ne se lasse pas même après tant d’écoutes. Par la suite j’ai pris tous les disques que j’ai pu trouver sur Otis à la médiathèque et je les ai copiés sur K7 (à l’époque, à la fin des années 80, ils avaient encore des vinyles). Et puis avec l’arrivée massive du CD et les rééditions j’ai pu acquérir toute sa discographie.

Quelles sont les influences de Redding quand il commence sa carrière ? Et à quel moment réussit-il à s'en détacher pour se forger son propre style ?

Il est très influencé par Little Richard d’un côté et par Sam Cooke de l’autre. A la fois par le rockeur survolté et par le crooner sentimental. D’où cette alternance dans sa musique entre des moments tendres et d’autres carrément démentiels (qu’on retrouve par exemple dans Try a Little Tenderness, qui commence comme une balade et finit dans une explosion d’énergie incroyable). Son premier album est très marqué je trouve par l’influence de Richard, quand à son troisième (Otis Blue, l’un de ses meilleurs) il l’est par Sam Cooke qui vient de décéder. Après Redding a son propre style et même s’il fait beaucoup de reprises (qu’il revisite) il compose aussi de brillants morceaux (I’ve Been Loving You Too Long, Respect, etc.) Et puis son style continuera à évoluer sous l’influence de la scène rock & folk (il sera très impressionné par exemple par le Sgt. Pepper’s des Beatles). The Dock of The Bay a une vraie dimension folk sans aucun doute inspirée par Bob Dylan.

Tout comme James Brown, Redding aura su conquérir, ou voir venir à lui, un public blanc. Comment a-t-il fait ?

A mon avis il ne l’a pas fait exprès. Il a été le premier étonné de constater que sa musique plaisait aux jeunes européens lors des tournées Stax en 1966 et 1967 et aux hippies californiens du festival de Monterey. Après la question est de savoir pourquoi sa musique a touché le public blanc. Je pense qu’elle a quelque chose d’universelle et puis c’est aussi lié à une époque d’ouverture. A la fin des années 50 le rock’n’roll avait fait tomber les frontières entre les « races » et durant les années 60, les jeunes Blancs se passionnent pour le blues et la soul (avec le « revival folk » mais aussi le mouvement mod en Angleterre). Soudain la frontière entre la musique noire et blanche s’estompe, tout se mélange. Jimi Hendrix en est un beau symbole.

Quel est le plus grand apport de Redding à la soul ?

Difficile à dire : Ray Charles a inventé la soul (en reprenant les canevas du gospel), Nina Simone a politisé cette musique et James Brown l’a rendue plus sexuelle et rythmée que jamais en l’amenant vers le funk. Disons qu’Otis Redding c’est juste la quintessence de la soul, de la « musique de l’âme ». Et puis quelle voix ! Pour moi son équivalent féminin ce serait Etta James. Même pureté dans la musique et dans la voix. Et puis Otis, à la différence de James Brown par exemple, composait et jouait avec des Blancs (avec Steve Cropper notamment), sans doute que ce mélange d’influence a dû enrichir sa musique. Après le problème c’est que la carrière d’Otis a été stoppée net. On ne sait donc pas vers quoi il tendait. Mais à l’écoute de The Dock of the Bay (son dernier morceau enregistré trois jours avant sa mort) on devine qu’il prenait une autre voie, plus folk, plus introspective, avec des paroles plus profondes. Sans doute que quelqu’un comme Bill Withers a en quelque sorte repris le flambeau.

Redding ne savait pas écrire de la musique. Comment a-t-il fait pour produire et composer autant de classiques ?

Etonnant oui. En même temps le blues et la soul ne sont pas des musiques très complexes. En revanche ce sont des musiques portées par l’émotion et la spontanéité. Mais concrètement, Otis expliquait en fredonnant ce qu’il voulait à ses musiciens et ceux-ci le suivaient (comme dans Fa Fa Fa Fa Fa où il imite les cuivres). Je pense que ça marchait parce qu’ils formaient un véritable groupe uni, une bande de potes, de Noirs et de Blancs, réunis par l’amour de la musique dans le Sud ségrégué. Cela n’existait pas à l’époque. Et puis Otis était aussi multi-instrumentiste (batterie, piano, guitare), ce qui devait aider.

D'où lui vient son surnom ''Mr Pitiful'' ?

Tout simplement parce qu’il chantait beaucoup de chansons d’amour tristes. On pourrait traduire ça par « M. pitoyable », toujours à se lamenter de ses peines de cœur. Et puis il y avait des larmes dans sa voix, c’était ça son talent, des larmes et parfois de la rage.

Tu écris qu'il fut traité d'Oncle Tom ? Pourquoi et par qui précisément ?

Ben faut dire qu’Otis avait un coté « pecnot », ce qu’il n’a jamais essayé de cacher. Il souriait tout le temps, portait des pantalons trop courts, aimait manger et du coup avait un physique un peu rond. Et puis c’était un gars tellement jovial et sympathique. D’où ces surnoms gentillets mais aussi quelque peu moqueurs : « Mr. Pitifull », « The Big O ». Réécoutez ce que disait Carla Thomas au début de Tramp : « You’re a Country. You're straight from the Georgia woods. You wear overalls and big old Brogan shoes, and you need a haircut, shrimp » (en gros : t’es un paysan qui sort des bois, t’as des vieilles godasses trop grandes et t’as besoin d’un bon coup de ciseaux). Et puis son succès a dû en agacer plus d’un. Sans compter qu’il avait parmi ses meilleurs amis et associés des Blancs (Phil et Alan Walden, Steve Crooper). Je pense que pas mal de Noirs n’ont pas dû voir tout ça d’un bon œil, surtout à cette époque de radicalisation (c’est en 1966 qu’est créé le Black Panthers Party). C’est clair qu’Otis Redding n’était pas James Brown qui était lui beaucoup plus « black » (au sens politique du terme).

Quelle fut son attitude face aux mouvements des droits civiques ? Évoquera-t-il ces éventements dans ses chansons ?

Bien sûr qu’il se sentait concerné, il ne pouvait pas en être autrement. Et puis il est croyant et comme la grande majorité des Noirs du Sud il devait apprécier Martin Luther King. Mais à ma connaissance il ne s’est jamais exprimé sur le sujet. A part, de façon détournée, dans deux chansons : dans la reprise de Sam Cooke A Change is Gonna Come (que Cooke avait enregistrée juste avant sa mort et qui évoque métaphoriquement les droits civiques : « un changement est à venir ») et dans The Dock of the Bay qui semble répondre au titre de Cooke dans les paroles « Look like nothing gonna change. Everything still remain the same » (« regarde comme rien ne changera, tout reste à l’identique »). Ce qui est troublant c’est que c’est la chanson testamentaire de Redding tout comme l’était en quelque sorte A Change Is Gonna Come pour Cooke.

La rencontre avec la Stax fut décisive pour la carrière de Redding. Or de cette fameuse journée, il existe plusieurs versions dont certaines tiennent du mythe. Peux-tu l'évoquer ?

Il me semble que la bonne est celle de Steve Crooper qui était présent : en 1962 Otis faisait partie du groupe de Johnny Jenkins comme chanteur occasionnel mais aussi comme roadie. Il accompagne donc le groupe en tant que chauffeur chez Stax pour une session d’enregistrement. Et à la fin de la séance de Jenkins – qui s’avère peu concluante – Otis demande s’il peut enregistrer l’une de ses compositions puisque le studio est encore loué pour quelques minutes. Dès qu’il se met à chanter These Arms of Mine tout le monde est conquis et le titre est mis en boîte. Voici les faits relatés. Après sans doute que Walden, le manager d’Otis, avait prévu le coup.

 

Tu écris que The Dock of the Bay, que Redding considérait comme sa plus belle réussite, tient du présage et de l'épitaphe. Qu'évoque-t-elle et à quoi fait-elle référence ?

Otis était à San Fransisco durant l’été 1967 et évoque ici un moment de repos durant lequel il était sur un bateau qu’on lui avait prêté. Il se trouve dans la baie de Sausalito et il « regarde le temps passer ». Mais c’est une chanson étrange et comme prémonitoire, un moment de blues, de fatigue, de lassitude, sans doute que sa famille et sa maison lui manquaient. Sa veuve Zelda dira « c’est un peu comme si la chanson vous disait "je ne serai pas là très très longtemps" ». Bref c’est troublant. Surtout qu’elle est vraiment différente de toutes les autres chansons de son répertoire, dans le style (plus pop et folk) mais aussi dans les paroles (mélancolique mais sans évoquer l’amour).

Mort en 1967, Redding ne verra pas les problèmes de la Stax qui font suite à l’assassinat de MLK et qui ne sont pas sans conséquences sur la musique. Tu avances d'ailleurs qu'avec la disparition de Redding c'est la « fin d'une époque où la soul incarnait les espoirs de voir les choses changer »... Redding aurait-il été obligé de suivre ce mouvement, d'affirmer un certain type de discours ?

Difficile d’imaginer ce qu’aurait donné la suite de sa carrière. Clairement le son Stax et la soul en général se durcit après 1968 et l’assassinat de MLK. Place dorénavant au "Black Moses" Isaac Hayes. Je vois mal Otis Redding faire du funk. Je pense que comme Steve Cropper il aurait quitté Stax (il avait déjà créé sa propre boîte de prod et son propre label et lancé par exemple Arthur "Sweet Soul Music" Conley). C’était un gars tranquille qui fuyait le strass et les paillettes. Récemment j’ai pu voir des images inédites de lui dans sa ferme. C’est là qu’il avait l’air le plus heureux, là et sur scène. Je crois que c’était vraiment un gars simple, un père de famille croyant en Dieu et à la réussite personnelle. Après, a-t-il été toujours fidèle à sa femme ?... Mais bon il n’avait que 26 ans quand il est mort, on change encore après 26 ans. Il aurait pu aussi tomber dans les excès (alcool, drogue comme Bobby Womack par exemple) ou tout simplement s’embourgeoiser, qui sait ?… Et produire des albums extraordinaires.

S'il fallait choisir trois reprises de Redding...

Trois reprises ou trois titres ? C’est très difficile. Il y a 20 ans je n’aurais pas choisi les mêmes qu’il y a 10 ans ou qu’aujourd’hui. Enfin si : il y aura toujours The Dock of the Bay en premier. Après depuis quelques années j’aime bien des chansons moins connues sorties sur ses albums posthumes, des titres comme Direct Me, Your Feeling Is Mine, A Little Time… Des chansons originales et modernes pour l’époque. Et puis il y a les incontournables : Try A Little Tenderness, Good To Me, These Arms of Mine… C’est fou ce qu’il a pu être inspiré et productif en seulement cinq années.

Regis Dubois, Otis Redding, biographie, L’Harmattan, 2002.

Propos recueillis par Chafik Sayari.

 

 

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