CHRONIQUE
9 septembre 2014

Quand le sourire de Jack Johnson balafrait le visage de l’Amerikkke.

 

En 1972, Muhammad Ali s’apprête à remonter sur les ring suite à une suspension de quatre ans pour avoir refusé d'aller combattre au Vietnam. Il souhaitait mettre en scène son retour. Devant lui se dressait Jerry Quarry. Un boxeur, qui à son insu, se trouvait chargé, par une part des américains blancs, d'envoyer le déserteur nègre au tapis. Mais Ali ne revenait pas seul. Dans son autobiographie, il écrit « j'avais projeté de dédier Quarry à Jack Johnson. De m'habiller comme Johnson […] Jack où que tu sois, repose en paix dans ta tombe. Cet espoir blanc ne m'échappera pas »(1). Et lors du combat, à chaque coup qu'il portait à son adversaire, Ali criait, « Jack Johnson is here, Jack johnson is here ». Que signifie la formule « espoir blanc », et qui est donc Jack Johnson ?

Le titre suprême.

 

Jack Johnson est né au Texas en 1878. En 1903, il est devient champion du monde des poids lourds noir. Un titre honorifique qui ne saurait lui suffire. Mais le champion blanc, Jack Jeffries, refuse de l'affronter pour le titre officiel. Selon une règle tacite, les combats mixtes étaient interdits pour la plus prestigieuse catégorie. Il ne pouvait être question qu'un noir s'attribue le titre d'homme le plus fort du monde. Pendant quelques années, Johnson persévéra à poursuivre les poids lourds blancs, et il parvint à convaincre en 1908, le champion du monde Tommy Burns de l'idée d'un combat. Celui-ci n'aurait pas lieu aux États-Unis, où l'on se refuse à accueillir l’événement, mais à Sydney. Une occasion était offerte aux amateurs de boxe, et aux tenants du prestige racial blanc, de découvrir, entre autres, le discours de Jack Johnson.

Ce combat fut un chef d’œuvre. Johnson détruisit méticuleusement Burns. Il le cinglait de ses poings et le torturait de ses paroles. Il retournait les codes du minstrel.(2) Le noir hâbleur ? Bien! Il deviendrait le boxeur le plus prolixe, et ajouterait la joute oratoire à son talent de pugiliste. Lors du combat contre Burns, Johnson mimait la colère et la haine, avant de laisser éclater un rire sarcastique. Il le soutenait pour lui éviter un K.O trop rapide, estimant que son adversaire n'avait pas été suffisamment châtié. A chaque coup donné, Johnson, arbore un sourire pour s'offrir aux flashs qui crépitent autour du ring. L’écrivain Jack London, à qui l'on doit un compte-rendu du combat, intitulera son article « Le Sourire du noir ».(3) On comprend dès lors mieux la raison pour laquelle la police arrêta le massacre, et ordonna de couper les caméras. Le combat fut donc amputé de quelques minutes, et le congrès américain décida d'interdire le film. Naissait la notion de Great white hope ou Grand espoir blanc. Cette notion, qui sera reprise quelques décennies plus tôt pour définir les adversaires d'Ali, sera également investie dans le film Rocky.(4) Elle consistait à trouver un homme blanc susceptible de laver l'affront commis par un boxeur noir. Car en devenant champion du monde, Johnson assénait le plus rude coup à l'Amérique blanche. Et cela d'autant plus, que la modestie lui était inconnu, et qu'il ne cachait pas ses aventures avec des femmes blanches. Ses relations mixtes ne pouvaient manquer d'évoquer l'ombre du lynchage. Mais à défaut de lynchage, il s'agissait, pour l'espoir banc, de châtier l'insolent. Pourtant durant plus d'un an, les espoirs blancs se succèdent, échouent, et sont tournés en ridicule par les poings et les mots de Johnson. Personne ne lui avait fait disparaître cette ironique jovialité. Le prometteur Stanley Ketchel, surnommé l'Assassin du Michigan, se verra gratifié d'un nouveau sourire. Quatre de ses dents finissent incrustées dans les gants de Johnson...

La dernière chance...

 

En 1910, il ne restait plus qu'une solution. Comme dans un bon scénario hollywoodien, il fallait faire sortir de sa retraite la légende Jack Jeffries. Au temps où il combattait, Jeffries s'était toujours refusé à affronter Johnson. Mais les temps avaient changé. Une campagne de presse fut menée, et des lettres lui parvinrent de tout le pays pour le convaincre de restaurer l'honneur de la race blanche. Même l'écrivain communiste Jack London, écrira après le combat contre Burns, « Jeffries doit sortir de sa ferme de luzerne et faire disparaître ce sourire du visage de Johnson.» (5). Jeffries ne peut plus refuser. Si une belle somme finit par le convaincre, il déclare également qu'il accepte ce combat pour prouver qu'un « homme blanc est meilleur qu'un nègre ». L'espoir renaît, la presse et le public se mettent à saluer les efforts héroïques consentis par Jeffries pour sortir de sa retraite. Une semaine avant le combat, des milliers de personnes affluent vers Reno. Pour London qui couvrait l’événement pour l'Herald de New York, jamais un événement n'avait attiré autant de journalistes. Ce n'est plus un simple combat. C'est un affrontement racial et politique. London écrit dans la foulée « Jeffries gagnera sûrement » car il possède une « fierté raciale ». Quant à Johnson, «  à mesure que le combat se déroulera il parlera de moins en moins et son fameux sourire s'effacera de ses lèvres […] et s'il doit être sinistre et sérieux une fois dans sa vie, ce sera ce jour-là...après que les rounds d'ouvertures l'auront ramené au sentiment des réalités ». (6)

Le jour de l'indépendance.

 

Le jour du combat, ils sont 20 000 à assister à ce que l'on considère comme l'expiation d'un crime. Les organisateurs n'ont négligé aucun détail, puisque les festivités sont inaugurées par un Coon song, style de chanson populaire qui tourne le noir en ridicule. Un noir présenté comme naïf, arborant un sourire idiot, et offrant ses fesses pour recevoir le pied du maître. Le choix semble donc approprié. Après tout, Jeffries, qui refuse de serrer la main à son adversaire, n'est-il pas sur le point de faire disparaître ce sourire sur la face de Johnson comme l'y invite London et l'Amerikkke ? Pourtant, ce que l'on ne sait pas encore, c'est que que Johnson prépare l'un des plus beaux spectacles du siècle. Tout semble réuni pour, et à commencer par la date du combat, qui se déroule un 4 juillet, fête de indépendance américaine.

Comme contre ses précédents adversaires, Johnson impose son rythme. Il décide d'allonger le calvaire de Jeffries en lui évitant un K.O immédiat. C'est que Johnson n'a pas terminé son discours. Il commente son œuvre en parlant à un objet muet. Jeffries, malgré l'insistance de son camp, refuse de répondre. Et Johnson repart de plus belle dans son discours, en demandant ironiquement à son ennemi, s'il ne voudrait pas frapper plus fort. Les seules réponses viendront du coin de Jeffries, qui ne cessera d'insulter Johnson. Celui-ci répond d'une voix ironique aux insultes, et pour chacune d'elle il cogne de plus belle. « Tu as vu ça ?  » lance-il alors au coach de Jeffries. Mais Johnson ne dialogue pas seulement avec un Jeffries laminé par les coups et recouvert de sang. Il en fait de même avec un public dont la haine commence à se faire sentir. Alors, il laisse Jeffries l'atteindre, simule et se tord de douleur, profite du spectacle des spectateurs qui reprennent espoir par des cris et des applaudissements, puis subitement il leur fait face en arborant son plus beau sourire, et en faisant mine de les remercier pour leurs encouragements. Où est donc le spectacle et qui est le spectateur? Jamais un sourire ne s'offrit à tant d'ennemis. Après un premier K.O évité par la complicité de l'arbitre, c'est le camp de Jeffries qui lance la serviette. La torture du totem blanc a assez durée.

                 

C'en  est trop pour des spectateurs abasourdis, laissant échapper des larmes ou encore des « ne laissez pas le nègre le mettre knock-out !».  Le pays ne pouvait accepter une telle humiliation. Et en ce jour de fête nationale. Au moment où Johnson s'en va fêter cette victoire,, il à écho des lynchages qui feront des dizaines de mort dans le pays. Les émeutes qui suivirent cette victoire, feront dire à son biographe Randy Roberts, que « rien jusqu’à l’assassinat de Martin Luther King en 1968 ne déclencha autant de haine raciale aux États-Unis que la victoire de Johnson sur Jeffries ». Cette défaite de l'Amérikkke, était un souvenir qu'il fallait enterrer. On décida d'interdire la diffusion du combat, et on s’apprêtait à s'occuper du cas de Johnson qui ne tardait pas à partir en exil...pour échapper aux lyncheurs.

Le sourire de Johnson.

 

L'une des dernière lignes que Jack London consacra à Johnson, suite à l'humiliation de Jeffries, concerna encore ce sourire qui, aux yeux de l'écrivain, s'étalait comme une énigme. Rendant compte de l'humiliation subie par Jeffries, il concluait que « personne ne le comprend cet homme qui sourit ». La clairvoyance coutumière de London se trouvait ici prise à défaut. Car ce sourire tous le comprirent. Ses ennemis et ses partisans. Ceux de tous les époques. Certains gloseront sur le sourire de Johnson. Il serait commode de le rattacher à la cicatrice immortalisée par la tradition minstrel. Or il n’en est rien. Ou pas encore. Il n'est pas encore venu le temps de la déchéance, quand Johnson finira brisée dans des spectacles racistes. Ce sourire, qui irradie les quelques photos qu’il nous reste de sa période de splendeur, c’est l'entaille de la bravade. Car il existe une nuance de taille : Johnson ne fait pas rire, il rit ! Il sourit du travail bien fait en gravant ses discours sur le corps de ses ennemis venus venger l’Amérique blanche. Ses poings sont des fouets arrachés au maître d'hier. Il rit de ce magot dévotement posé dans une banque entre deux visages blancs. Il rit de la femme blanche qu’il affiche comme une provocation. Il rit comme un blues ! Un rire qui virevolte comme les pas d'Ali ou comme les notes de Miles Davis qui lui rend le plus beau des hommages(7). Son sourire, se lit comme une vengeance silencieuse qu’accueille chaleureusement celui qui à une chance de finir au bout d’une corde. Ce sourire court sur la ligne de démarcation de couleur, comme un texte infesté de significations et qui annonce de futurs échos. Celui Fortuno Sarano, capitaine de l'armée zapatiste, qui devant le peloton d’exécution, les mains dans les poches, le cigare au bec et le sourire du défi, affronte les chiens du général Diaz en 1911 ; le rire mémorable de Nasser lors de la nuit du 26 juillet 1956, ou encore l'éclat de rire de Djamila Bouhired au moment où elle apprend sa condamnation à mort en 1957.

Chafik Sayari

1 Muhammad Ali, Le plus grand, Gallimard, 1976, p 376
2. Le ministrel show est un spectacle qui date du début XIX e siècle, et qui consistait pour les blancs à se grimer en noir. Plus tard, ce sont des noirs qui s'adonneront à ce genre de rôle. Ce spectacle consistait à mettre en scène un noir stupide, hâbleur, ignorant, pleutre...
3. Cf. Jack London, Histoires de la boxe, collection 10/18, 1976, pp 197-204.
4. Régis Dubois, Hollywood, cinéma et idéologie, Sulliver, 2008, pp 64-65.
5. London, p 204.
6. London, pp 226-227.
7. Miles Davis, A Tribute of Jack Johnson, 1972.
 

 

 

Les commentaires [1]

 

Jadis | Pearltrees, 15 septembre 2014 à 16 h 33 min

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